L'amant des vendanges
Les Amants du temps - L'Automne
Les vendanges ne sont pas l’ivresse.
Elles sont le moment précis où l’on cueille ce qui est prêt, avant que le fruit ne tombe de lui-même.
Les vendanges avaient commencé depuis l’aube. Les paniers se remplissaient lentement, les mains devenaient collantes de jus, la peau gardait encore la chaleur du soleil. L’air sentait la terre et la pulpe écrasée, et dans cette fatigue douce des corps qui travaillent ensemble, j’ai compris que ce qui allait se jouer entre nous appartenait à ce jour-là seulement.
D’abord, il y a eu les regards. Le soutien discret, le rire partagé, cette façon de se trouver naturellement côte à côte quand les paniers devenaient trop lourds. Puis les gestes se sont faits plus lents, les mains se sont attardées un peu trop longtemps, sur mes hanches, sur ses bras, comme si nos corps reconnaissaient quelque chose avant nous.
Quand la journée s’est achevée, la chaleur n’est pas retombée. Elle est restée là, dense, presque palpable, comme si la terre et nos corps restituaient ensemble ce qu’ils avaient accumulé. Il était assis en face de moi, près du feu qu’on venait d’allumer. Les flammes léchaient son visage, faisaient rougir ses joues, et je sentais monter en moi un désir lent, contenu, attentif.
La soirée s’est étirée indéfiniment, rythmée par l’attente et par nos regards qui ne se quittaient plus. Il était ce fruit qu’on ne cueille qu’au moment juste, quand le sucre est à son point et que la peau garde encore la chaleur du jour. J’avais l’impression de l’attendre là, près du feu, comme on attend la maturité exacte. Ses yeux brillaient d’une lumière dense, presque animale, comme le suc du raisin qui attire les abeilles avant même qu’on l’ait pressé.
Peu à peu, l’assemblée s’est dispersée. Trop lentement. Les lits appelaient les dormeurs, et j’ai craint un instant qu’il parte lui aussi. Mais il est resté. Son regard s’est fait plus intense encore, brillant, vibrant, et j’ai senti que je n’avais plus besoin d’hésiter.
Je me suis levée, sûre de moi, et je l’ai entraîné hors du cercle de lumière, dans l’obscurité des rangs de vigne. À mesure que nous avancions, les vêtements restaient derrière nous, abandonnés dans l’allée. Le froid de la nuit d’octobre se mêlait à la fièvre de mon corps, et le contraste faisait frissonner chaque parcelle de peau.
Je me suis lovée contre lui. Son corps portait encore la chaleur du feu, violente face à la fraîcheur de la nuit. Je l’ai attiré au sol, contre la terre, avec cette certitude calme que ce qui se passait là appartenait autant au jour de travail qu’à la nuit qui tombait. C’était étouffé, presque silencieux, et pourtant d’une intensité rare, comme si la terre elle-même retenait son souffle.
Assise sur lui, j’ai senti la chaleur retenue de la terre remonter en moi, lente, pleine, jusqu’à la jouissance.
Il était mon amant des vendanges, et moi, cette nuit-là, j’ai goûté ce qui ne se répète pas.
Cet épisode fait partie de la série Les Amants du temps. Retrouvez l’index de toutes les séries dans La table des histoires.
Pour lire l’histoire suivante :



C'est si beau ! Si sensuel ! Merci pour ce texte.