Plus petite que le monde
Hors cadre
Allongée dans l’herbe du parc par une journée écrasante, bercée par le brouhaha des familles venues chercher un peu de fraîcheur, je lis sans vraiment lire. Le livre est ouvert sur ma poitrine, mes yeux parcourent les lignes mais mon attention dérive.
Vers toi.
Depuis ton arrivée, nos regards se croisent furtivement. Tu es assise à quelques mètres de moi, à l’ombre d’un arbre. Toi aussi tu lis. Ou fais semblant de lire, comme moi.
Par moments, je me surprends à ajuster ma position. Tourner légèrement la tête. Croiser les jambes autrement. Comme si quelques centimètres pouvaient soudain me rendre plus intéressante.
Puis la chaleur finit par avoir raison de moi, Le parc devient flou, Le murmure des conversations s’éloigne. Je sombre doucement dans le sommeil.
Je rêve de toi.
De cette conversation qui n’aura jamais lieu. De tout ce qui pourrait ne pas advenir. De ne plus jamais te revoir sans avoir pu te connaître, te toucher.
C’est un éclat de rire qui me réveille.
Lorsque j’ouvre les yeux, le monde semble avoir changé pendant mon absence. Des centaines de bulles flottent entre les arbres.
Pas quelques bulles.
Une marée entière. Comme si le monde avait basculé sous marin le temps de mes rêves. Un essaim translucide qui dérive lentement dans la lumière de l’après-midi. Pendant quelques secondes, je reste immobile, Je ne suis pas certaine d’être réveillée.
Puis je te cherche.
Tu es là.
Et tu es partout.
Chaque bulle contient une version différente de toi.
À l’endroit. À l’envers.
Plus petite que le monde.
Entourée d’arcs-en-ciel.
Dans l’une d’elles, tu lèves enfin les yeux de ton livre.
Dans une autre, c’est moi qui me lève.
Dans une troisième, nous éclatons de rire comme si nous nous connaissions depuis toujours.
La bulle éclate.
Le possible disparaît avec elle.
Une autre arrive déjà.
Nous marchons côte à côte dans les allées du parc.
Une autre.
Nos épaules se frôlent.
Une autre encore.
Tu me racontes quelque chose que je ne peux pas entendre.
Je me surprends à sourire.
Les bulles continuent leur migration silencieuse. Certaines contiennent quelques secondes, d’autres des journées entières.
Dans l’une d’elles, nous parlons assises à la terrasse d’un café.
Dans une autre, nous partageons un secret.
Dans une autre encore, je découvre une tache de rousseur sur ton épaule que je n’avais jamais remarquée.
Je rougis.
Les bulles suivantes deviennent plus audacieuses. Comme si elles avaient fouillé dans mes rêves pendant mon sommeil.
Je détourne les yeux.
Puis je regarde à nouveau.
Dans l’une d’elles, ton front repose contre le mien.
Dans une autre, nous sommes allongées dans l’herbe sous cet arbre même où tu es assise, ta main effleurant mon bras.
Dans une autre encore, tu me regardes avec cette intensité que l’on ne réserve qu’aux personnes que l’on désire.
Je sens la chaleur monter à mes joues.
Dans une autre, ma bouche découvre l’arrondi de tes seins.
Est-ce que toi aussi tu vois ce que je vois ?
Une autre montre nos corps nus emmêlés.
J’ose un regard dans ta direction.
Dans une autre, mon visage se délecte entre tes cuisses ouvertes.
Ton attention oscille entre les bulles et moi.
Une autre où ta main se glisse sous ma robe dans ce même parc.
Et soudain je ne sais plus quoi penser. Assistons-nous au même spectacle ? Sommes-nous prisonnières du même rêve ?
Une nouvelle vague de bulles traverse le parc.
Elles contiennent désormais des vies entières.
Dans l’une, nous vieillissons ensemble.
Dans une autre, nous nous manquons de peu toute notre existence.
Dans une autre encore, nous ne nous rencontrons jamais.
Je voudrais les retenir.
Je voudrais savoir lesquelles auraient pu exister.
Lesquelles venaient de moi. Lesquelles venaient de toi.
Puis les bulles se font plus rares. Leur contenu, lui, ne s’efface pas, il continue de flotter derrière mes yeux.
La dernière bulle dérive lentement entre nous.
Je retiens mon souffle.
Lorsqu’elle éclate, le parc retrouve son apparence ordinaire.
Les enfants.
Les chiens.
Les livres ouverts.
Le soleil entre les branches.
Pendant quelques secondes, ni toi ni moi ne bougeons, comme si nous attendions encore quelque chose.
Puis tu refermes ton livre.
Je me redresse.
Et cette fois, nous nous levons en même temps.




Ah, la magie des bulles en action! Merci!!